Les lampions sont éteints, les dominos renversés. Les célébrations de la chute du mur de Berlin sont déjà presque oubliées. Et pourtant ces festivités appellent bien des commentaires.
Les festivités centrées sur le seul mur de Berlin ont fait l’impasse sur le rideau de fer que Churchill dénonça dès le 5 mars 1946 dans son célèbre discours de Fulton : « De Stettin dans la Baltique jusqu’à Trieste dans l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent les capitales de tous les pays de l’Europe orientale : Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest, Sofia. Toutes ces villes célèbres, toutes ces nations se trouvent dans la sphère soviétique. [?] Je ne crois pas que la Russie désire la guerre, poursuivait-il. Ce qu’elle désire, ce sont les fruits de la guerre et une expansion illimitée de sa puissance et de sa doctrine. »
Avec son no man’s land de plusieurs kilomètres, ses rangées de barbelées, les lignes de mines, les miradors et leurs mitrailleuses, les chemins de rondes et leurs chiens, c’est ce rideau de fer dont personne ou presque n’a parlé qui dessinait la partition de l’Europe.
Pour tous ceux qui, comme moi, sont « passés à l’Est », avant la chute du mur pour tendre la main aux dissidences, c’était là la vraie frontière qui défigurait l’Europe et imprimait dans les consciences une division dont les effets se sont longtemps fait sentir et ne sont nullement effacés.
Et c’est bien la question qui se pose aujourd’hui lorsque l’on constate le peu d’intérêt porté aux travaux de Mémorial en Fédération de Russie et le peu de réaction à la situation qui est faite par le pouvoir aux équipes de cette association qui se bat pour la vérité et la mémoire. Elles sont soumises à des agressions de la part du FSB, à l’attaque de commandos qui détruisent ou s’emparent de ses archives, des menaces de procès. Le but de ses pressions permanentes est clair : la détruire.
Pendant des dizaines d’années, le rideau de fer a imprimé dans les cerveaux ouest-européens l’idée inconsciente que cette partie de l’Europe avait été sacrifiée pour préserver l’Europe de l’Ouest et, au-delà, que les régimes de « démocraties populaires » avaient acquis leur légitimité. Dans le cas de la Russie soviétique, à gauche comme à droite, on se satisfaisait des relations avec un régime de dictature qui, pour reprendre une formule de Boris Souvarine avait « su vaincre mais non convaincre ».
Stéphane Courtois et moi-même avons souvent eu l’occasion, depuis la parution du Livre noir du communisme (1997) de pointer cette disposition d’esprit en parlant de « rideau de fer mental » qui brouille l’approche de l’histoire de l’autre Europe. Ce phénomène est ancien. Jean Rounault , de son vrai nom Rainer Biemel, avait un constat similaire dès les années 1950, dénonçant la toute puissance de la propagande soviétique, les implications de la division de l’Europe depuis 1945, le refus de voir ce qui est. « Quand j’essaie de communiquer mon expérience de la vie quotidienne soviétique, je me heurte très souvent à ce que j’appelle la limite de l’incroyable. C’est une sorte de rideau de fer que nous portons en nous-mêmes. Il sépare les peuples d’une manière aussi efficace que les frontières fermées et gardées par les militaires de Staline. »
Ce « second rideau de fer », comme il l’appelle, « empêche de comprendre une réalité qui est très différente de la nôtre » écrivait-il.
La reviviscence de la « gorbimania » à laquelle on a pu assister lors des célébrations est le signe de la permanence de ce « second rideau de fer ». Elle me paraît d’autant plus indécente que la perestroïka de Gorbatchev s’est accompagnée de la politique classique des dictatures en mutation qui, pour s’assurer un avenir, décide de faire table rase de toute possibilité d’alternative en liquidant les groupes de l’opposition, la dissidence. Arrivé au pouvoir le 11 mars 1985, Gorbatchev s’est appliqué à détruire le Comité moscovite de surveillance de l’application des accords d’Helsinki, et à engager une répression qui n’avait rien à envier à son prédécesseur Leonid Brejnev. Cette politique s’est avérée catastrophique pour l’évolution de la Russie après 1991 : déjà peu nombreux, les dissidents ne représentaient plus une force suffisante pour porter un cours démocratique ?
Le 18 novembre 1986, un groupe international de parlementaires constatait que « la situation des droits de l’homme ne s’est pas améliorée ». Le 8 décembre 1986, Anatoli Martchenko mourait dans la prison de Tchistopol, après quatre mois de grève de la faim pour le respect des droits de l’homme en URSS, l’abandon de la torture, l’application des accords internationaux auxquels l’URSS avait souscrit, l’amnistie des prisonniers politiques. Le 11 décembre 1986, Le Monde pouvait malheureusement écrire : « On meurt beaucoup ces temps-ci dans les prisons et les camps soviétiques, nettement plus en tout cas que sous Brejnev. »
Personne n’a songé à évoquer la noble figure de Martchenko, cet ouvrier qui a passé quinze années en prison ou en relégation pour défendre la liberté.
Cet assourdissant silence sur le passé noir de Gorbatchev et le silence qui s’installe sur l’actuelle politique poutinienne de l’État russe, en matière de droits de l’homme et la manipulation de l’histoire qui l’accompagne sont de bien mauvais augure.
Jean-Louis Panné
Historien, éditeur

