Trois voiles

Ces dernières semaines ont apporté de quoi prendre la mesure de la difficulté à tenir un discours un tant soit peu lucide sur la réalité sociale, historique ou politique, tant est lourd le poids des évidences qui nous sont proposées.
Ce poids s’est exercé négativement en trois occasions que je voudrais vous signaler.
La première est la fantastique commémoration de la chute du Mur de Berlin à laquelle nous avons assisté. Sans doute, elle révèle que le public et les journalistes n’ont plus peur d’appeler un chat un chat et le système communiste international des années 1980 une tyrannie. Et quiconque a vu le très prenant “La vie des autres” a compris beaucoup de choses. Alors, pourquoi faire la fine bouche ? C’est qu’on a très peu rappelé lors de cette commémoration que 20 ans auparavant, non seulement au parti socialiste mais à droite, on n’était guère enthousiasmé par l’effondrement du mur, de la RDA et du communisme. Une commémoration enthousiaste, c’est un peu comme un bâton qu’on tord dans un sens parce qu’il l’était dans l’autre. On en rajoute un peu pour faire oublier les aveuglements d’hier. Les communistes disaient se féliciter de la chute du mur, qui prouvait soit disant la maturité grandissante du socialisme réel. On ne l’a guère rappelé. Les socialistes gouvernaient la France en 1989 et eux qui avaient pourtant de quoi se réjouir puisque ce socialisme-là, ils n’en avaient pas voulu et avaient refusé d’abandonner la “vieille maison” en décembre 1920, craignaient en 1989 que se perde la position intéressante de la France. Ils craignaient ( à juste titre !) que leur diplomatie, d’ailleurs inaugurée par le général de Gaulle, entre Est et Ouest devienne obsolète. Finie la belle position « moyenne » de la France, passage obligé pour le dialogue avec le bloc soviétique ! ; les gaullistes et les libéraux firent preuve de la même cécité et voulaient aider la RDA à se réformer, sans voir qu’elle s’écroulait irrémédiablement, comme les autres pièces du bloc…
Comme quoi la commémoration « d’un moment heureux où triomphait la Liberté » peut masquer les réticences manifestées alors devant un événement qu’on ne souhaitait pas survenir vraiment si vite…

Voile encore jeté sur des vérité dérangeantes : les éloges tressés sur la dépouille de Lévi-Strauss. Il était, à entendre beaucoup de journalistes, hostile à notre civilisation et critique envers notre foi en un progrès continu. Peut-être, mais il l’était – sévèrement et fondamentalement -envers la conception du monde musulmane, comme le montrent certains passages de Tristes tropiques, son oeuvre la plus connue. Il n’était pas « islamophobe ». Il critiquait certains aspects de l’Islam. J’ose espérer d’ailleurs que c’est encore un droit que celui d’exercer sa critique contre une religion. Mais qui a osé rappeler ses réflexions ?
Lisons le donc ici : « Tout l’Islam semble être une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main, on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne ? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne…
…Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une « néantisation » d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants ».
(éd Plon Pocket p.482-484)

Le dernier exemple concerne les litanies sur les suicides chez France Télécom. Laissons de côté le fait que ce n’est pas nécessairement parce que l’on se suicide sur son lieu de travail que l‘activité professionnelle est le seul facteur suicidogène. Laissons cela et demandons s’il y a vraiment eu « une vague de suicides » à France Télécom. Les hommes, en France, se suicident à raison de 16 ou 17 individus par an pour 100 000 personnes. Les femmes, pour environ 10 pour 100 000. Moyenne française donc : 13, 13,5 pour 100 000. Or, nous avons eu à France Télécom – une entreprise de 102 000 salariés – 25 suicides en deux ans, soit environ 12,5 pour 100 000. Toutes ces exagérations, dont l’affirmation qu’il y a une vague de suicides, sont donc erronées. Le voile est jeté là aussi sur une réalité qui n’est dérangeante que d’empêcher d’embrigader les morts dans une cause qui n’était pas la leur : celle du dénigrement du monde de l’entreprise et au-delà de l’économie de marché.

Benoît Villier

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Une réponse à “Trois voiles”

  1. Montenay Montenay dit :

    Sur Lévi-Strauss, il y a eu un très intéressant article de Sociétal il y a quelques années, qui n’a eu aucun écho bien que je l’aie diffusé sur une liste de professeur d’histoire-géographie. En deux mots cet article reprend le rapport de l’ethnologue brésilien qui devait seconder et surveiller Lévy Strauss en tant qu’étranger, et on y trouve des photos de Tristes tropiques avec quelques mètres de recul, dont Lévi-Strauss de dos et un décor plus large et beaucoup moins indien (par exemple, de mémoire, un poste de police brésilien).
    Sur France Telecom, dont j’ai été le salarié un an pour privatiser sa « grande école de gestion », renationalisée depuis, je suis heureux d’avoir ces chiffres qui recoupent et précisent mon calcul de coin de table. On pourrait y ajouter que la vie y était tellement tranquille pour les fonctionnaires que le passage au privé, à la concurrence, au respect du client et donc aux changements de fonction corrélatifs en a certainement traumatisé beaucoup, et remonté le taux de suicide, probablement bas en auparavant, au niveau de la moyenne nationale. Cela bien sûr n’empêche pas d’éventuelles erreurs de management.

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